Au gré de nos balades sur les innombrables collines du Haut Pays varois, il n'est pas rare de remarquer des murs en pierres sèches,
parfois de taille considérable voire cyclopéenne, effondrés et semblant protéger un espace aujourd'hui devenu garrigue ou forêt. Bien sûr, il existe des ruines de bergeries, enclos et autres
granges, témoins d'une activité agro-pastorale prospère il y a encore 50 ou 60 ans, mais ces ruines ne sont pas si imposantes, les murs n'ont pas une épaisseur de deux ou trois mètres comme on
peut le voir sur les sommets des hauteurs varoises. Il s'agit, en fait, d'oppida (oppidum au singulier) censés, semble-t-il, protéger les populations des guerres intestines
confrontant les différentes tribus celto-ligures de la région durant l'Age du Fer, du VIIIème au Ier siècle avant J-C.
Les habitats perchés fortifiés
A / définitions et cadre historique
Selon la définition la plus communément admise, un oppidum (du latin oppidum qui signifie lieu élevé, fortifications) est donc un lieu élevé (généralement situé sur une colline)
dont les défenses naturelles ont été renforcées par la main de l'homme au temps des Celtes.
Les premières mentions et descriptions des oppida nous sont parvenues grâce à Jules César dans La Guerre des Gaules.
Cependant, il est nécessaire d'apporter ici une nuance sur l'utilisation du terme "oppidum". En effet, César désigne sous ce nom une agglomération de quelque importance, de caractère
politique ou religieux : Gergovie, Entremont, Ensérune sont des oppida. D'un point de vue strictement archéologique, la plupart des
sites qui seront mentionnés ici ne sont que des "enceintes" ou "habitats perchés fortifiés".
Malgré tout, ce terme étant rentré dans le langage courant, et puisqu'il ne s'agit pas d'une étude archéologique à proprement parler, j'utiliserai, pour qualifier ces enceintes, l'appellation
"oppidum". (De plus, celui-ci apporte plus d'exotisme que le lourd et fastidieux "habitat perché fortifié" employé par les spécialistes).
Il convient tout d'abord de donner un cadre historique à ces oppida.
Ils apparaissent en Provence au début de l'âge du Fer (VIIème siècle av. JC) bien que de premières enceintes entourant un village soient attestées dès le Néolithique final (entre 2500 et 2000 av.
JC). Cependant celles-ci sont exceptionnelles au regard du niveau actuel des recherches sur les habitats du Néolithique final et du Chalcolithique (âge du Cuivre) qui sont peu avancées. Il en va
de même pour la période suivante, celle de l'âge du Bronze. Quelques enceintes sont attestées mais à titre exceptionnel, l'habitat étant concentré principalement sur les littoraux. Toutefois, il
va de soi que la rareté des sites découverts pour ces périodes explique cette pauvreté d'informations.
En ce qui concerne le Haut Pays varois, et pour la même raison, les habitats du tout début de l'âge du Fer sont encore rares.
Les grottes sont utilisées notamment comme bergerie à l'instar de la grotte de Fontbrégouaet de celles des gorges de Plérimond à Salernes.
Les sites en hauteur sont localisés sur le littoral, d'abord sans fortification, puis entourés d'un mur simple. Ce n'est qu'au cours de la période IV – IIèmes siècles av. JC que les
oppida vont se multiplier dans le Haut Pays varois jusqu'à l'arrivée des Romains et leur domination de la région au début de notre ère.
Les populations indigènes de cette période, les Celto-Ligures, nous sont connues grâce à deux écrivains romains : Strabon et Pline.
Celles-ci sont regroupées en tribus comme l'indique cette carte.
Si le nombre et la localisation des peuplades restent toutefois hypothétiques, les limites de leurs territoires le sont encore plus. On estime qu'elles auraient été reprises, mais en partie
seulement, par celles des civitas romaines (l'équivalent de nos cantons) puis des évêchés.
Ces peuples ayant la fâcheuse tendance à se faire la guerre que ce soit pour défendre leur territoire ou pour
l'agrandir, ils leur faut construire des murailles puissantes autour des habitats pour protéger les populations et les récoltes : les oppida.
B / typologie des oppida
Il existe trois types principaux d'oppida :
- L'éperon barré : l'habitat s'installant dans l'angle formé par deux à-pics,
un
rempart forme le troisième côté de la défense.
L'Englugi à Ampus et la Forteresse à Bagnols-en-forêt en sont de magnifiques exemples.
-
L'enceinte en appui sur un à-pic, ce dernier jouant le rôle d'un des côtés ou d'une partie de l'enceinte, laquelle peut adopter des formes
variables (demi-cercle, trois-quarts de cercle, rectangle, ovale, etc...)
-l'enceinte de sommet formant une figure géométrique fermée (ou sommet couronné). Bien que ce soit le type le moins dépendant du relief, la
construction tire le plus souvent parti des éléments naturels comme les ruptures de pente. L'oppidum des Tuilières à Draguignan est de ce type.
Mais à ces figures de base s'ajoutent de nombreuses variantes selon que l'enceinte se réduit à un seul mur ou se trouve doublée, triplée ou encore renforcée par des dispositifs annexes
(avant-murs, fossés, tours, bastions, etc...).
En effet, les enceintes du Haut Pays varois font assez fréquemment état de murs renforçant les défenses naturelles du site sur de courtes distances ou protégeant des secteurs jugés névralgiques
sur de plus grandes longueurs. Ces avant-murs peuvent être proche de l'oppidum, comme à celui de Bayonne à Bagnols-en-forêt, ou au contraire éloignés comme c'est le cas
pour l'enceinte du Neiron à Draguignan qui possède aussi plusieurs tours.
L'épaisseur des murs de fortification varie entre 1 et 5 mètres et présentent généralement deux parements en appareil irrégulier dont les blocs souvent imposants ont été extraits sur place
et montés sans liant (méthode dite de "la pierre sèche"). Entre ces parements se trouve un blocage formé de pierres et de pierrailles, le plus souvent en vrac, parfois disposées en lits
horizontaux et quelquefois accompagnées de terre.
Les blocs et pierres sont principalement en calcaire excepté en ce qui concerne les oppida aux alentours de Bagnols-en-forêt, qui sont constitués de rhyolite.
L'accès à l'
oppidum se fait dans la plupart des cas par une porte frontale souvent défendue par
des
tours.
Il peut s'agir aussi de portes dites "à recouvrement" engendrée par deux courtines parallèles déterminant l'axe de l'entrée comme
c'est le cas à
l'oppidum de Saint Jean à Villecroze.
L'accès peut-être direct ou complété d'une chicane, mais ce n'est qu'au IIème siècle av. JC que celles-ci se multiplient comme pour celui de Chamay dans l'actuel camps de
Canjuers.
C / fonction de l'oppidum
La généralisation des habitats perchés fortifiés en Provence dès les V-IVèmes siècles av. JC est le reflet d'un changement de
comportement des populations indigènes.
Si une partie des populations conserve une relative mobilité territoriale au moins jusqu'à la fin du Vème siècle av. JC, désormais nombre de groupes humains vont se stabiliser plus durablement
sur un territoire donné, passer en quelque sorte d'un état de semi-nomadisme à une semi-sédentarité aidés par le développement de l'outillage en fer améliorant les rendements agricoles. Cette
sédentarisation se manifeste dans l'architecture, les modes de stockage, l'activité d'échange et le mobilier.
Dans ce contexte, l'oppidum est une protection des personnes mais surtout des biens de consommation et d'échange, de ces surplus accumulés pour des transactions commerciales qui se
développent, principalement avec le monde méditerranéen. Il faut donc les défendre face à d'autres catégories de populations qui demeurent encore principalement nomades.
Mais dans bien des cas, l'enceinte associée à une éminence topographique, devient non seulement le cœur d'un système protecteur mais aussi le moyen d'exprimer et d'enraciner l'emprise
territoriale de la communauté à l'encontre des gens de l'extérieur, qu'ils soient voisins, commerçants étrusques du nord de l'Italie ou colons phocéens, installés à Marseille depuis le VIème
siècle av. JC.
A ces oppida qui constituent un habitat permanent comme celui des Gipières à Aups ou celui au nom si évocateur de Villevieille à Bargemon qui ont une superficie
de près de 5000m², il est possible d'opposer ceux de plus petite superficie (moins de 1000m²). Prospectés mais rarement fouillés, il ne semble cependant pas occupés densément ni régulièrement.
Les enceintes, pourtant parfois très élaborées, prennent ici une toute autre signification. Ces camps fortifiés peuvent correspondre à des lieux de regroupement saisonniers associés à des
greniers nécessaires au système de vie semi-nomade de populations essentiellement pastorales, ou encore de refuges contre les intempéries et les menaces de l'hiver. L'oppidum de
la Colle Pelade à Figanières est à ranger dans cette catégorie.
D'autres enceintes perchées ont pu servir de refuges pour des populations dont les habitats étaient situés dans la plaine voisine comme il semble être le cas à Bagnols-en-forêt avec
l'oppidum de la Forteresse. En effet, idéalement placé sur le flanc nord du massif du Défens, celui-ci domine le col de la pierre de Coucou reliant la plaine de l'Argens
et le littoral avec le plan de Bagnols-en-forêt. Il permet donc une surveillance efficace du site et peut accueillir la population si la présence d'éventuels assaillants est constatée.
Il semblerait que cet oppidum fut délaissé au profit de celui de Bayonne, surplombant les gorges du Blavet, plus grand et mieux protégé.
Suite à la domination romaine de la Provence, les populations ont été acculturées. Les Celto-ligures sont devenus gallo-romains.
La Pax Romana étant établie, les frontières de l'Empire romain sont bien défendues et les oppida n'ont plus de raison d'être.
Et bien que certains oppida soient englobés dans ces nouvelles cités, comme c'est le cas à Draguignan, dans la plupart des cas, les populations vont abandonner ces habitats perchés
fortifiés inaccessibles pour s'offrir une vie plus confortable dans les plaines et les vallées voisines.